The New Evangelization from the Perspective of Consecrated LifeLa Nouvelle Évangélisation dans l’optique de la Vie consacrée

La conception ecclésiale de la Nouvelle Évangélisation aujourd’hui

L’expression Nouvelle Évangélisation qui désigne, de façon générale, la mission de l’Église aujourd’hui, n’a pas en réalité sens univoque dans le contexte ecclésial actuel, mais est utilisée avec des sensibilités et des accentuations diverses ; à vrai dire, elle est utilisée davantage dans les interventions du magistère que dans le langage courant des communautés ecclésiales : comme le reconnaissent les Lineamenta, elle peine à trouver sa place dans le contexte ecclésial et, plus encore, dans le contexte culturel[1]. Bien qu’étant générale, ouverte, et se prêtant à des interprétations diverses, cette expression, telle qu’elle est utilisée dans les documents du magistère, renvoie à un projet précis, à une orientation que le magistère pontifical souhaite donner à la mission de l’Église aujourd’hui. Cela vaut aussi bien pour les interventions de Jean-Paul II que pour celles de Benoît XVI. En créant le Conseil Pontifical pour la Promotion de la Nouvelle Évangélisation et en décidant de faire de cette question le thème du Synode de 2012, ce dernier montre qu’il entend non seulement reprendre et relancer la réflexion de son prédécesseur, mais aussi donner consistance et corps à ce projet. On a l’impression que le thème de la Nouvelle Évangélisation va marquer sans cesse davantage la continuité entre le pontificat de Jean-Paul II et celui de Benoît XVI, et que certaines accentuations typiques du pontificat actuel (notamment les tâches de l’Église face au relativisme culturel, au défi anthropologique, à la nécessité de promouvoir un élargissement de l’horizon de la raison et un dialogue entre foi et raison, à l’importance de reproposer la question de Dieu et de la vérité) peuvent être envisagées dans la perspective de la Nouvelle Évangélisation.

Pour saisir les grandes axes du projet de Nouvelle Évangélisation, il convient de rappeler brièvement le parcours ecclésial des dernières décennies : l’affirmation, dans les années post-conciliaires, et surtout avec Evangelii Nuntiandi, d’une conception de la mission de l’Église centrée sur l’évangélisation ; l’introduction de l’expression Nouvelle Évangélisation par Jean-Paul II, d’abord en Pologne (Nowa Huta, 9 juin 1979), puis à Haïti (Port-au-Prince, 9 mars 1983) ; l’utilisation croissante et insistante de cette même expression par ce Pape dans différents contextes européens, et même non européens ; la tendance à utiliser cette expression de façon privilégiée pour les pays à forte tradition chrétienne (ceux où il y a eu une première évangélisation) qui s’en sont éloignés récemment (voir par ex. Christifideles Laici 34-35 et Redemptoris Missio 33) ; la conscience que, tout en se référant tout particulièrement au monde occidental, les attentions exigées par la Nouvelle Évangélisation sont requises dans le monde entier et que, par conséquent – et c’est ce qui caractérise ce thème tel qu’il est repris par Benoît XVI – le défi de la Nouvelle Évangélisation concerne l’Église tout entière.

Les Lineamenta sous-tendent ce parcours, le rappellent et le relancent. Ils mettent en lumière différentes sensibilités de fond sur la Nouvelle Évangélisation, et donc sur la façon de concevoir la mission de l’Église aujourd’hui. Je vais tenter de décrire ces sensibilités, bien conscient qu’il s’agit d’une interprétation personnelle et que d’autres interprétations sont possibles. D’autre part, le chemin est ouvert : la publication de l’Instrumentum Laboris, les diverses initiatives ecclésiales en préparation du Synode, et surtout les travaux de ce Synode, vont préciser les traits de la Nouvelle Évangélisation.

  1. a) Par le terme de Nouvelle Évangélisation, on désigne non pas tant un aspect, une attention, un milieu ou un contexte de la mission de l’Église que sa mission en tant que telle. Nouvelle Évangélisation est « synonyme de mission » ; c’est le nouveau nom de la mission de toujours, qui fait partie de l’essence même du chrétien et de l’Église. Et c’est, pourrait-on ajouter, une invitation à prendre conscience de ce qui fait l’identité, la raison d’être, la vie du chrétien et de l’Église depuis son origine, à savoir la mission de Jésus dont l’Église vit. L’expression Nouvelle Évangélisation contient un appel à revenir à l’essentiel, à ce qui est propre à la vie chrétienne, et à montrer l’originalité du christianisme dans le monde d’aujourd’hui[2]. Avant même d’indiquer de nouveaux défis, cette expression est donc un appel à redécouvrir l’essentiel, à affronter les nouveaux défis à partir d’une adhésion renouvelée au Christ et à sa mission.
  2. b) Mais bien entendu, on parle d’une Nouvelle Évangélisation en tenant compte aussi des nouveautés qui caractérisent le monde actuel. De nouveaux scénarios se présentent. Les Lineamenta en identifient six, étroitement imbriqués entre eux, et qui donnent une idée de la complexité du monde actuel : la sécularisation (accompagnée d’un certain réveil religieux, mais aussi de manifestations de fondamentalisme), le phénomène migratoire, le défi des moyens de communication sociale, le nouveau scénario économique, l’accent mis sur la recherche scientifique et technologique, l’émergence de nouveaux sujets politiques et économiques au niveau mondial[3]. Nous sommes appelés à déchiffrer ces nouveaux scénarios, à les habiter et à les transformer en lieux de témoignage[4]. L’accent est mis non pas tant sur la nécessité de partir des défis culturels pour aller vers une nouvelle conception de notre évangélisation, que sur celle de partir du témoignage du Christ pour arriver à habiter le monde en chrétiens. Car plus encore que de réinterpréter l’Évangile, il s’agit de mieux goûter sa force de toujours. La Nouvelle Évangélisation ne veut donc pas dire un nouvel Évangile. Elle ne veut pas dire non plus une faible ouverture à un discernement sérieux, et n’implique pas un jugement négatif sur la culture ; elle demande plutôt une attitude d’espérance et une recherche attentive de ce que nous pouvons offrir en tant qu’Église, de ce que nous pouvons partager, et de ce à quoi nous devons résister. Tout cela n’est possible que si nous restons en contact avec nos racines. Les Lineamenta soulignent la nécessité d’une « autocritique du christianisme moderne, qui doit constamment réapprendre à se comprendre soi-même à partir de ses racines »[5]. Lorsque nous sommes en contact avec nos racines, notre discernement est authentique et profond, en s’efforçant d’intercepter le regard du Christ, et en se mettant sur les traces de l’autorévélation de Dieu ; c’est déjà un témoignage ; et c’est la condition d’une véritable ouverture au monde.
  3. c) Ce regard profond sur le monde nous permet de découvrir la soif de spiritualité qui habite le cœur de tout homme[6]: c’est sur elle que mise la Nouvelle Évangélisation. Ce qui implique que nous ayons la capacité (« l’audace », disent les Lineamenta) de porter la question sur Dieu à l’intérieur des problématiques de la vie, en montrant à nos contemporains que la perspective chrétienne est illuminante, capable d’interpréter à fond les grands problèmes de la vie et de l’histoire[7]. La Nouvelle Évangélisation est donc : audace de la rencontre, confiance missionnaire renouvelée, disponibilité renouvelée à s’adresser à chaque homme ; elle est conversion de la pastorale ecclésiale dans un sens missionnaire ; elle est capacité d’habiter les nouveaux aréopages, de mettre en place de nouveaux parvis des Gentils, c’est-à-dire des lieux de dialogue sur Dieu[8]. Il existe une forte motivation à l’annonce, comme on peut le voir ; mais nous devons surmonter l’unilatéralité en ouvrant un horizon de dialogue.
  4. d) Le dialogue a pour terrain la question sur Dieu qui – nous misons là-dessus – habite le cœur de tout homme, et que nous voulons remettre au centre du débat culturel. Notre pari est donc que l’ouverture à Dieu peut être un terrain de dialogue et la condition d’une pleine humanité. Mais on pourrait peut-être envisager aussi de suivre le parcours inverse et complémentaire consistant à ouvrir un dialogue sur le terrain de l’humain, de ce qui est vraiment digne de l’homme et vraiment humain, en considérant la vraie humanité comme la condition d’une vraie expérience de Dieu. La question décisive pour notre temps pourrait bien être celle de la vérité de l’humain ; et pour nous chrétiens, le principal défi pourrait bien être d’indiquer, d’exprimer, et de mettre en lumière les signes de vérité de l’humain à partir de la Révélation chrétienne. Sur ce point, à savoir sur la radicalité de la question anthropologique, les Lineamenta n’ouvrent pas de perspective. Ce serait pourtant un chemin qui pourrait donner tout son sens et sa réciprocité à un dialogue mené sur un terrain partagé par tous et considéré d’emblée par tous comme un terrain commun. Alors qu’en milieu ecclésial, le dialogue est souvent vécu et cherché sur un terrain qui est déjà nôtre, en fonction de l’évangélisation, une préoccupation qui n’est pas nécessairement partagée par tous, et qui n’est peut-être pas la préoccupation de notre interlocuteur.
  5. e) On trouve également dans les Lineamenta des indications précieuses à propos d’un style d’annonce qui obéit à la logique du rendre compte (cf. 1P 3,15) qui donne à la parole ecclésiale un ton empreint à la fois de douceur et de force, dans la fidélité à l’Évangile et en prise avec les situations de vie, avec hardiesse et avec le désir de voir dans l’autre un interlocuteur, et pas seulement le destinataire d’un message[9]. La Nouvelle Évangélisation ne saurait se réduire à une annonce ; en s’identifiant avec la mission de l’Église, elle met en jeu toutes les dimensions de la vie de l’Église : témoignage, communion, service, célébration, etc. Il n’en demeure pas moins que l’accent est mis sur l’annonce, mieux encore, sur une annonce enracinée dans le témoignage, comme prolongement du témoignage de l’Évangile.

Nouvelle Évangélisation et vie consacrée

Comment la vie consacrée se situe-t-elle par rapport à la Nouvelle Évangélisation ? De quelle façon se sent-elle interpellée ? Quel apport peut-elle donner ? Et d’abord, comment interpréter la Nouvelle Évangélisation dans l’optique de la vie consacrée ? Je suggère, pour lancer la réflexion, trois clés d’interprétation ou directions de recherche.

À partir de l’auto-évangélisation

Pour cette première clé d’interprétation, nous pouvons partir de Vita consecrata (VC), l’Exhortation apostolique post-synodale de Jean-Paul II. Au numéro 81, dédié précisément à « la Nouvelle Évangélisation », il est dit, en citant la Relatio ante disceptationem de la IXe Assemblée du Synode des évêques : « Par leur vocation spécifique, les personnes consacrées sont appelées à faire naître l’unité entre l’auto-évangélisation et le témoignage, entre le renouveau intérieur et le renouveau apostolique, entre l’être et l’agir, faisant apparaître que le dynamisme vient toujours du premier élément du binôme ». Cette idée pourrait être formulée aussi en ces termes : la vie consacrée nous dit que l’évangélisation doit commencer par nous-mêmes, autrement dit que l’évangélisation de l’autre s’inscrit dans un processus d’auto-évangélisation. Il ne s’agit pas de séparer le « nous-mêmes » du « pour-l’autre », ni d’imaginer une succession chronologique ; il existe en réalité un lien étroit entre grandir à la suite du Christ et faire don de l’Évangile aux autres : en donnant la foi, nous grandissons dans la foi[10] ; et la croissance dans la foi implique immédiatement le don de l’Évangile à l’autre. Ce qui est en jeu, c’est plus précisément et plus profondément la vérité ou la sincérité de l’évangélisation : celui qui évangélise est impliqué radicalement dans son être, il vit de ce que l’Évangile donne aux autres. « Le premier devoir missionnaire des personnes consacrées – peut-on lire au n. 25 de VC – les concerne elles-mêmes, et elles le remplissent en ouvrant leur cœur à l’action de l’Esprit du Christ ».

De ce point de vue, il y a quelque chose dans l’évangélisation qui se produit par contage, presque spontanément, sans programmation et au-delà de toute intentionnalité. La vie vraie produit la vie vraie. Les signes de l’Évangile sont contagieux. Une vie renouvelée par une rencontre authentique avec Jésus Christ est en soi évangélisatrice[11]. Cela ne doit pas diminuer le sens missionnaire et l’annonce explicite de l’Évangile, qui doivent au contraire être conservés et approfondis car il ne peut y avoir d’évangélisation sans annonce[12]. Mais il faut se méfier d’une évangélisation dans laquelle le souci de conduire l’autre à la foi et de faire grandir l’Église l’emporte sur celui de l’auto-évangélisation, sur la nécessité de se transformer soi-même, et sur la dynamique consistant à se laisser toucher par l’autre et, à travers l’autre, par le Christ.

Car c’est le Christ qui vient à ma rencontre dans l’autre. L’autre que j’évangélise est aussi celui qui m’évangélise, y compris l’autre non-croyant qui ne connaît pas encore l’Évangile, qui est pauvre. De façon mystérieuse, il m’évangélise à son insu. En gardant vivant le sentiment de nous laisser évangéliser, nous gardons vivant un horizon de rapports humains placés sous le signe de la réciprocité, et nous gardons également vivante la centralité de la grâce dans l’évangélisation. Car en réalité, c’est Dieu qui est le premier, et c’est le Christ qui est le premier évangélisateur[13]. Aujourd’hui encore, l’évangélisation est souvent caractérisée par des rapports unilatéraux, par une trop grande importance donnée aux projets, à l’action, aux objectifs à atteindre. Trop souvent, derrière tout cela, il y a peu d’attention envers soi-même, peu de disponibilité à se laisser évangéliser, et parfois même une tentative de se fuir soi-même. Une préoccupation excessive et anxieuse de porter l’Évangile aux autres peut cacher une difficulté à se convertir et à s’auto-évangéliser ; elle peut comporter en outre un jugement sur les autres, l’incapacité de reconnaître le don que l’autre peut représenter ; une unilatéralité évangélisatrice excessive peut faire échec à l’action de Dieu ; trop parler de Dieu peut faire obstacle à l’événement du Dieu qui parle.

Bref, il faut rendre sa vérité à l’évangélisation. De ce point de vue, la vie consacrée a un rôle important à jouer, un rôle à la fois prophétique et critique, en étant signe et rappel de la vérité de l’évangélisation.


La vie consacrée sait reconnaître et habiter les traces de la présence de Dieu et de la vraie humanité

Une deuxième piste de réflexion porte sur l’attitude à adopter vis-à-vis de notre temps et de la culture actuelle. Toujours dans VC, on peut lire au n. 81 : « La Nouvelle Évangélisation exige des personnes consacrées une pleine conscience du sens théologique des défis de notre temps »[14]. L’affirmation selon laquelle les défis de notre temps ont un sens théologique renvoie en définitive au fait que la présence de Dieu se cache dans les événements de la vie. L’histoire, la vie de chaque personne, portent en elles les traces de la présence de Dieu[15]. Il ne s’agit pas seulement d’interpréter les événements dans une perspective chrétienne, de leur donner un sens chrétien. Il s’agit aussi et surtout d’habiter les contextes humains en profondeur, avec radicalité, au point de donner un visage et une expression aux traces de la présence de Dieu[16]. Car la présence de Dieu n’est pas une superstructure de l’humain, mais sa profondeur, sa vérité. En réalité, il ne s’agit pas d’habiter l’humain, ni même de l’atteindre, mais de ne jamais s’en éloigner ; de ne jamais s’éloigner de la vérité de soi-même, du rapport avec les autres, du rapport avec la création, etc. ; de considérer la suite du Christ comme une façon de faire une place, grâce au Christ, à la vérité de l’humain.

En soi, l’humain possède une structure d’ouverture, de transcendance, de révélation, de référence à la rédemption du Christ. En promouvant la référence à l’Évangile, l’évangélisation vise à faire en sorte que l’humain puisse se dilater dans sa vérité. Le drame de la fracture entre Évangile et culture, entre foi et vie, cache un drame encore plus radical : celui de la fermeture à la vérité de l’humain. On fait souvent passer pour humain ce qui ne l’est pas. Le témoignage chrétien se joue aujourd’hui sur le terrain de la vérité de l’humain. Bien souvent, l’évangélisation suit une dynamique qui consiste à rejoindre l’humain. Mais qui doit rejoindre l’humain, où commence-t-il ? Et de quelle humanité part-on ? La Nouvelle Évangélisation doit plutôt suivre une dynamique qui consiste à rejoindre, à l’aide de l’Évangile, une société en crise qui a perdu le sens de la foi, les valeurs chrétiennes, le sens de Dieu. À partir de quels signes d’humanité véritable l’Évangile est-il proposé ? La structure de l’évangélisation est en fait, dans sa radicalité, un récit à partir de signes de vie, consistant à rendre compte[17] des signes d’une humanité nouvelle et vraie, et qui est possible en Christ.

La vie consacrée sait donc partir de l’humain, reconnu et accueilli avec ses traces de présence de Dieu. Cela vaut pour toutes les formes de vie consacrée, mais c’est particulièrement évident dans les Instituts de vie religieuse apostolique. Dans ces Instituts, la mission apostolique part des besoins humains et des signes de partage avec les personnes : avec le malade, le pauvre, l’enfant ou l’adolescent, etc. C’est une mission qui se caractérise fondamentalement par la centralité de la personne, menée souvent en liaison avec la pastorale paroissiale ou diocésaine, dans laquelle le souci d’édifier la communauté chrétienne, de promouvoir l’initiation chrétienne et le parcours pour devenir chrétien, occupent une place centrale. Ces deux perspectives ne s’excluent pas l’une l’autre, bien entendu. La pastorale paroissiale est également appelée à mettre les personnes au centre ; et la pastorale des consacrés annonce également l’Évangile et promeut le parcours pour devenir chrétien et l’appartenance à la communauté chrétienne. Mais la perspective de fond n’est pas la même. La mission apostolique des consacrés s’exprime davantage comme signe du Royaume que de l’Église, davantage comme amour gratuit pour la personne que comme souci d’intégration ecclésiale, davantage comme attention à la globalité de la croissance que comme moyen pour favoriser la formation chrétienne. À une époque marquée par la sécularisation, le relativisme, le repli sur soi, et par une profonde crise anthropologique, la mission des consacrés, qui se situe dans la perspective de la centralité de la personne et qui sait partir de l’humain, garde toute son importance. Elle révèle toute la richesse et la vérité d’humanité que la rencontre avec le Christ exige et favorise en même temps. Elle montre également que les ressources ecclésiales sont importantes non pas a priori ou en vertu de l’autorité, mais en tant que ressources d’humanité véritable.

Afin qu’il en soit vraiment ainsi, il est nécessaire que le consacré vive sa vocation de conformation spéciale au Christ, qu’il en prolonge l’humanité[18]. Inspiré et mu par l’Esprit du Christ, il sait reconnaître ce qui est vraiment humain, et sait vraiment partir de l’humain. Dans le cas contraire, l’action des consacrés se réduirait à la promotion sociale, à l’édification d’une société plus juste mais sécularisée et fermée à la transcendance, et qui, en définitive, ne serait même pas juste. Les objectifs de promotion sociale, si importants qu’ils soient, doivent s’inscrire dans un horizon qui garde vivant le sens du témoignage du Royaume et toute la vérité de l’humain, laquelle ne saurait se réduire à des perspectives immanentes. Car sinon, la mission des consacrés payerait un lourd tribut aux processus de sécularisation : en renonçant à sa fonction prophétique, elle finirait par devenir insignifiante. Cependant, la réaction au risque d’une sécularisation apostolique ne consiste pas à se replier sur les formes apostoliques propres au clergé diocésain. Ce réductionnisme peut être évité en gardant bien haute la mesure de l’apostolat, et surtout la mesure de l’humain. L’humain est vraiment habité par Dieu et racheté par le Christ. Sa mesure est déterminée par les signes de la présence et de l’appel de Dieu.

En ce temps marqué par un défi anthropologique, nous devons cultiver le sentiment que la vie est une vocation. La vérité de l’humain s’exprime en termes de vocation et non pas de projet, en s’accueillant mutuellement comme un don et non pas en se construisant, en étant liés à ses frères en non pas en se sentant libres de les accueillir ou non. Les consacrés qui se sentent appelés et qui, à travers les conseils évangéliques, vivent ensemble leur réponse à l’appel de Dieu et la vraie humanisation[19], sont les spécialistes d’une mission qui part des traces de Dieu dans l’humain, d’une annonce de l’Évangile qui part des signes de vraie humanité, et donc d’une évangélisation qui dégage toute son potentiel de vraie humanisation.

Si l’expression Nouvelle Évangélisation est envisagée uniquement dans la perspective de l’annonce, elle est trop limitée pour exprimer l’apostolat des consacrés. Mais si la Nouvelle Évangélisation est un synonyme de la mission qui renvoie aux défis de notre temps, les consacrés y contribuent à partir des questions qui interprètent profondément le monde actuel, un monde concentré davantage sur l’homme que sur Dieu, sur l’humain que sur la foi. Le défi consiste donc à élargir de l’intérieur l’horizon de l’humain pour y découvrir les traces de Dieu. Parce qu’ils sont consacrés à Dieu, parce qu’ils ne sont pas du monde ni au monde, les consacrés peuvent être le signe d’une manière vraiment humaine d’habiter dans le monde.

L’apport apostolique de la vie consacrée à l’ensemble de la mission ecclésiale

Cette façon de concevoir l’apostolat rend d’une certaine façon les consacrés plus proches des laïcs que des clercs. Comme les laïcs en effet, ils sont appelés à transformer le monde en se mettant au service de l’action de Dieu, présent dans l’histoire ; ils sont appelés à faire grandir le Royaume. Ils ont, moins que les clercs, le souci de veiller sur la communauté chrétienne ; à elle et en elle, ils rappellent le primat du Royaume de Dieu, la vocation de la communauté ecclésiale à se mettre au service de l’homme et du Royaume. Mais tandis que les laïcs sont appelés à animer les réalités temporelles en vivant concrètement certaines situations (famille, travail, relations et affects, engagements précis sur le territoire, etc.), les consacrés présentent des signes radicaux qui rendent le Royaume particulièrement visible. Leur entière disponibilité, leur dimension d’universalité, leur liberté, leur dynamique de profonde incarnation mais aussi de détachement et de séparation, leur capacité d’utiliser les techniques de pointe mais aussi de s’en détacher, leur faculté de s’impliquer radicalement dans les relations tout en considérant que seule la relation à Dieu est essentielle, révèlent la grandeur et la complémentarité qui existent entre l’apostolat des consacrés, celui des laïcs et celui des clercs. La collaboration avec les laïcs est particulièrement importante et doit se dérouler à l’enseigne de la coresponsabilité et de la complémentarité. Les laïcs y apportent l’enracinement sur le territoire, la continuité ; ils aident à ne pas perdre de vue la nécessité de partir de l’humain ; ils aident également à ne pas restreindre le champ apostolique à celui d’une institution. La collaboration avec le clergé diocésain doit, elle aussi, se dérouler à l’enseigne de la coresponsabilité et de la complémentarité, sans se laisser enfermer dans un horizon intra-ecclésial, et en s’inscrivant dans un processus d’édification de l’Église à partir des signes du Royaume.

La présence apostolique des consacrés est donc une présence aux frontières[20]. Ils se situent en quelque sorte aux confins (à la frontière) ou dans la tension entre le Royaume et l’Église, au carrefour entre les traces d’humanité véritable, la proclamation de l’Évangile, la transformation du monde et le rappel du primat de Dieu. C’est pourquoi la vie consacrée ouvre de nouvelles perspectives d’apostolat et de nouveaux chemins à la mission de l’Église. Il en a toujours été ainsi, et il doit en être ainsi aujourd’hui encore, en ce temps de changements historiques. Si la Nouvelle Évangélisation est aussi le courage de se mesurer à de nouveaux défis et d’essayer de nouveaux parcours, les consacrés sont en première ligne dans la Nouvelle Évangélisation[21]. Ils peuvent continuer à ouvrir des chemins dans différents domaines tels que la culture, la justice, les migrations, l’éducation, les médias, les communications, la paix, l’œcuménisme, le dialogue interreligieux[22]. Les consacrés peuvent apporter une grande contribution pour faire émerger la demande de spiritualité et le besoin de transcendance que tout homme porte en lui ; ils peuvent contribuer en particulier à faire émerger la demande sur Dieu à partir des situations et des problématiques de la vie[23]. Tout cela s’accorde bien avec leur rôle de témoins du primat de Dieu, capables en même temps d’habiter véritablement l’humain. Les consacrés peuvent apporter aussi une réponse forte au besoin d’être accompagnés, d’apprendre à faire un discernement, de s’ouvrir avec vérité à reconnaître la présence de Dieu, d’apprendre à distinguer ce qui est vrai, bon et beau : tous ces besoins et ces demandes jalonnent le chemin des hommes de notre temps. Les consacrés peuvent les aider à cultiver le sens de l’essentiel dans un monde globalisé et complexe, plein de ressources mais qui risque de perdre de vue l’essentiel.

Un terrain à ne pas négliger est celui des rapports humains. Du fait qu’ils vivent en fraternité, les consacrés peuvent être un signe que des rapports humains marqués par l’accueil, la collaboration, le dialogue et la paix sont possibles[24]. L’animation d’une vraie fraternité, que nous considérons comme un grand défi pour nos Instituts, est la condition pour que nous devenions des animateurs de la vérité des rapports humains dans les différents milieux apostoliques. De nos jours, ce sont d’abord la qualité et la vérité des rapports qui rendent les expériences apostoliques significatives. L’idée même de mission, d’apostolat, ou de pastorale, qui renvoyait principalement autrefois à la réalisation d’œuvres, à des activités, à l’agir, évoque davantage aujourd’hui l’horizon relationnel de cet agir, sans rien ôter aux autres dimensions. Notre monde, marqué par la communication mais aussi, paradoxalement, par le blocage de la communication, par les rapports faciles mais aussi par l’incapacité d’avoir des rapports authentiques, attend un témoignage à ce niveau. Pour pouvoir vraiment se manifester, les réalisations apostoliques doivent être animées par la fraternité et la communion et s’accompagner – comme nous l’avons vu – d’un témoignage dans lequel le moi est sincèrement impliqué et dans lequel, tout en donnant, il reçoit en retour des autres et de Dieu. L’apostolat devient alors un lieu de vraie rencontre, de témoignage, de croissance de tous, un lieu où Dieu est vraiment à l’œuvre.

L’apport de la vie consacrée, comme on le voit, va au cœur de la mission de l’Église et implique la fidélité de la vie consacrée à elle-même. Fidélité à la vocation et au charisme et acceptation des nouveaux défis s’impliquent mutuellement. Car au fond, ce qui est nécessaire ici, c’est le témoignage propre du consacré. C’est pourquoi ce défi et cette possibilité de donner un apport concerne tous les consacrés et tous les Instituts, et pas seulement les Instituts de vie religieuse apostolique, les Instituts séculiers et les Sociétés de vie apostolique. Le moine, le consacré qui se voue à la contemplation, l’ermite témoignent le primat de Dieu et la façon la plus juste et la plus vraie d’habiter le monde : en créatures, avec gratitude, en reconnaissant que c’est toujours Dieu qui œuvre et nous transforme, en témoignant une disponibilité constante à la conversion et à faire une place à Dieu. Paradoxalement, leur apport est fondamental précisément parce qu’il n’est pas soumis aux préoccupations pastorales. C’est un puissant rappel pour les autres consacrés et pour tous les chrétiens.

D’autre part, comme nous l’avons vu, la Nouvelle Évangélisation consiste redonner sa qualité et son sens à la mission de toujours de l’Église. Les défis de notre temps nous ramènent au défi d’une évangélisation fondée sur le témoignage et sur l’auto-évangélisation. Un défi de notre temps, qui est en même temps un défi de toujours.

Salvatore Currò

24 novembre 2011

[1] Synode des évêques, XIIIe Assemblée générale ordinaire, La Nouvelle Évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne. Lineamenta, 2 février 2011, 5.

[2] Lineamenta 10.

[3] Ibid. 6.

[4] Ibid. 6.

[5] Ibid. 7.

[6] Ibid. 8.

[7] Ibid. 7.

[8] Ibid. 5.

[9] Cf. ibid. 16.

[10] Cf. Redemptoris missio 31 et VC 78.

[11] On peut lire au n. 20 de VC : « Le premier devoir de la vie consacrée est de rendre visibles les merveilles opérées par Dieu dans la fragile humanité des personnes qu’il appelle. Plus que par les paroles, ces dernières témoignent de ces merveilles par le langage éloquent d’une existence transfigurée, capable de surprendre le monde ». Voir aussi le n. 72 sur la mission, essentielle pour toutes les formes de vie consacrée. Cette mission « avant de se caractériser par les œuvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel. Voilà le défi, voilà le but premier de la vie consacrée ! […] On peut dire alors que la personne consacrée est ‘en mission’, en vertu de sa consécration même, dont elle témoigne en fonction du projet de son Institut ».

[12] V. Evangelii Nuntiandi 22.

[13] V. ibid. 7.

[14] Cf. aussi VC 73.

[15] L’expression « traces de la présence de Dieu » est utilisée en VC 79 à propos du thème de l’inculturation. Il y est dit que les personnes consacrées ont su rejoindre les cultures et les peuples les plus divers, et qu’aujourd’hui encore, nombre d’entre elles « savent chercher et trouver dans l’histoire des personnes et de peuples entiers des traces de la présence de Dieu, qui amène toute l’humanité à discerner les signes de sa volonté rédemptrice ».

[16] Tel est au fond le « témoignage prophétique dont parle VC 85, en le situant dans un monde « dans lequel les traces de Dieu semblent souvent perdues de vue ».

[17] Cf. Lineamenta 16.

[18] Les personnes consacrées « en se laissant saisir par le Christ (cf. Ph 3,12), se préparent à devenir, d’une certaine manière, un prolongement de son humanité » (VC 76).

[19] VC 87 souligne «  la profonde signification anthropologique des conseils évangéliques ».

[20] Les consacrés se portent « jusqu’aux avant-postes de la mission » en prenant « les plus grands risques » (VC 76).

[21] La vie consacrée doit contribuer à « élaborer et à mettre en œuvre de nouveaux projets d’évangélisation pour les situations actuelles » (VC 73).

[22] Cf. VC 84ss.

[23] Cf. Lineamenta 8.

[24] VC 45 insiste sur le fait que l’Église a besoin, pour la Nouvelle Évangélisation, du témoignage des communautés de consacrés. « Elle désire présenter au monde l’exemple de communautés dans lesquelles l’attention mutuelle aide à dépasser la solitude, la communication pousse chacun à se sentir responsable et le pardon cicatrise les blessures et renforce de la part de tous l’engagement à la communion. […] Afin de présenter à l’humanité d’aujourd’hui son vrai visage, l’Église a réellement besoin de telles communautés fraternelles qui, par leur existence même, représentent une contribution à la Nouvelle Évangélisation, parce qu’elles montrent de façon concrète les fruits du ‘commandement nouveau’ ». Voir aussi le n. 51 sur la contribution de la vie consacrée au développement d’une « spiritualité de la communion ».